Henri Blanc un Sapiacain dans l’enfer des tranchées.

 

Henri Blanc, 26 ans, rugbyman de l’USM et instituteur, a laissé un poignant témoignage de ses combats sur les champs de bataille du Nord. A travers ces documents uniques, c’est l’héroïsme des 55 vert et blanc qu’il convient ici de saluer et de ne jamais oublier.

 

Henri Blanc, 27 ans, né le 4 août 1889: Instituteur au moment de la mobilisation, Sergent-Fourrier au 8e Régiment des Zouaves, cité à l’Ordre de la Division du Maroc. Classé inapte à la suite d’une grave blessure reçue au début de la Campagne sous l’uniforme du 11e Régiment d’Infanterie, il s’engagea au 8ème Régiment des Zouaves de l’Armée du Maroc. « Sous-Officier hors de pair. Etant Agent de liaison du Chef de Bataillon, a été grièvement blessé, et se sentant touché à mort, voyant ses camarades s’exposer pour le relever, il leur dit de l’abandonner sur le terrain. » Est mort des suites de ses blessures le 8 juillet 1916, aux portes de Barleux, dans la Somme.

Henri Blanc devait se marier en septembre 1914. Mais la guerre éclata. Henri rêvait d’Albanie et de son beau visage. Il connaissait trop la nature des hommes pour croire que cette guerre ne serait qu’une simple escarmouche. Partout la haine, la revanche, la médiocrité de l’inconscient collectif, poussaient l’humanité vers une apocalypse. Henri savait que ce voyage l’amenait vers un drame dont il serait l’acteur, l’impuissante victime. Mais il n’était pas triste. Il restait persuadé que défendre la France contre ces Allemands qui déjà vingt-huit fois nous avaient envahis, participait à une juste cause. Il voulait que son frère, le petit Pierre, âgé à peine de dix ans, grandisse dans un monde de justice et de paix. Le doux sourire d’Albanie ne le quittait jamais, lui donnait du courage. Il allait se battre aussi  pour la France, pour elle et les enfants qu’ils auraient.

 

« A Albanie, 4 août 1914:

Ne me retiens pas! Vois, l’heure s’avance.

L’appel du clairon vient de retentir,

Le vibrant appel à notre vaillance.

Ces pleurs seraient vains; laisse-moi partir.

Je ne suis plus rien qu’un soldat de France;

Pour les fiers combats, je m’en vais m’unir

A ceux qui, là-bas, font de leur souffrance

La Gloire et la Paix des jours à venir.

Dans l’épreuve, sois forte et courageuse,

Et ne te plains pas d’être malheureuse

Quand, autour de toi, les cœurs sont en deuil.

Plus tard sonnera l’heure d’allégresse;

Pour le devoir fait aux jours de tristesse,

Nous nous aimerons avec plus d’orgueil ». Henri Blanc

 

13 août 1914: « Chers Parents, les nouvelles ne parviennent que très lentement. J’ai peu de loisirs pour vous écrire; il ne faut pas trop m’en vouloir, si vous n’avez pas de lettres de moi aussi souvent que vous le désireriez. J’essaie de vous donner des nouvelles par une voie plus prompte. Le grand coup de torchon ne va pas tarder. Jusqu’ici, malgré les fatigues des longues marches sous un soleil de plomb, et le réveil trop matinal, je ne suis pas à plaindre. Ma santé est excellente et mon appétit aussi. Je m’accommode  tant bien que mal de l’ordinaire du régiment, et quand cela ne va pas, je dépense mes derniers sous en omelettes, bonnes soupes, bons légumes, bidons de vin qu’on nous fait payer un prix fou. Vous m’enverrez un peu d’argent quand vous le pourrez, par bon de poste, pour que je puisse le toucher directement.

Est-ce que Maman ne se fait pas trop de mauvais sang? Qu’elle se rassure. Je me suis fait au régiment d’excellents camarades. Je suis toujours bon marcheur, et je crois bien que les Prussiens n’auront pas encore ma peau. Avec la frottée qu’on commence à leur passer et qui va continuer, je l’espère, la campagne ne durera pas trop longtemps, et si je ne suis pas là, déjà pour commencer la nouvelle année, j’espère faire sauter joyeusement les crêpes au Mardi-gras. Albanie doit venir vous voir quelquefois. Ne soyez pas trop jaloux. Je ne lui écris pas plus souvent qu’à vous. N’est-ce pas, qu’elle a dû vous plaire comme future bru, et que vous serez contents de faire de belles noces à mon retour ?… »

5 septembre 1914: « Ma compagnie, pendant plusieurs heures, seule, sans artillerie, en terrain découvert, a eu à soutenir l’assaut de l’artillerie ennemie et de plusieurs régiments allemands. On a résisté sans trop de pertes pendant 4 heures. Puis, quand on s’est décidé à battre en retraite, pris comme dans une souricière, nous avons été massacrés. Mon capitaine fut tué, un lieutenant aussi. Je suis tombé un des premiers, et j’ai failli rester entre les mains des Boches. Je ne me suis sauvé que par un miracle d’énergie qui m’a permis de me tenir sur mes jambes, quand les Prussiens sont venus sur moi, d’en fusiller un, presque à bout portant, et d’en enfiler un deuxième qui voulait m’achever.

J’ai essuyé un feu de peloton, mais j’ai couru plus vite que les Boches, malgré une balle d’obus dans le haut de la cuisse. Ils m’ont manqué, les maladroits, à 10 mètres, n’ont réussi qu’à me coller une balle dans le coude, et une autre dans un doigt, toujours à gauche ! J’ai fait huit kilomètres en 6 heures avant de me faire panser. J’étais à bout et l’on a dû me faire faire le voyage sur un brancard. Le sang perdu m’avait épuisé. Maintenant, je suis retapé. Bien soigné, bien dorloté, je guéris à vue d’œil ».

 

13 octobre 1915: « Mon cher Pierrot, (1) j’ai reçu ta lettre et le mot que maman y a ajouté, avec un très vif plaisir. Je l’ai lu au petit jour, ce matin, sous un violent bombardement que je n’entendais même pas.

(1): Pierrot est le jeune frère d’Henri Blanc, 10 ans qui sera mon grand-père et pilier de l’USM de 1924 à 1932.

Mon pauvre Pierrot, je n’ai pas tué de Boches encore depuis le 25. Ils se sauvaient comme des lapins, mais je puis te dire que notre artillerie amoncelait leurs cadavres dans les tranchées et dans la plaine. J’ai vu beaucoup de morts et nombreux sont mes pauvres camarades tombés à l’attaque du 6. La plaine est noire de cadavres et les corbeaux ont à manger.

Moi je suis toujours chanceux, il n’y a rien à craindre. D’ailleurs mon régiment va en repos pour 8 jours à Epernay. Nous y partirons après-demain sans doute. Travaille bien en classe de façon à faire des progrès. Je m’en apercevrai par tes lettres et si je suis content de toi, à mon retour, je te récompenserai … Fais un poutou à Dick sur le bout du museau. Donne le bonjour à Bichette et garde moi un peu de vin et de cochon ».

 

L’équipe du 11e RI, au maillot rose, en 1912. Au centre, avec le ballon, le capitaine Henri Blanc avec à sa droite Maurice Vernet (?) et Maurice Buguin. Au premier rang, les jambes croisées, on reconnaît Perry et René Gabach, futur maire de Montauban.

 

13 mars 1916: « Ma Chère Maman, j’ai reçu aujourd’hui ta bonne lettre. Le mandat qu’elle contenait m’a bien fait plaisir, car il représente un tas de petites douceurs que je pourrai m’offrir bientôt, quand nous irons au repos dans quatre jours. Dans un autre genre, tes fleurs m’ont fait autant de plaisir, car ce sont les tiennes, n’est-ce pas, celles que tu cultives dans notre jardin… Elles m’ont parlé un peu de Montauban, beaucoup de la maison.

Hier soir, les Boches nous ont flanqué une sacrée alerte, à deux reprises dans la nuit. Ils emploient des gaz, et nous sommes vilains, je puis te l’assurer, sous notre museau de cochon; ça met un peu de variété dans notre vie. Il nous est défendu de signaler l’endroit où nous sommes. Tout ce que je puis te dire, c’est que ce n’est pas très loin d’Emile, 30 km, et le nom de la ferme, des ruines de la ferme plutôt, où sont nos tranchées, est le même que celui de son patelin, à la dernière lettre prés. C’est chez nous qu’hier dimanche, l’aviateur, dont tu as pu lire les exploits dans les journaux, a descendu son huitième Boche. L’appareil est tombé à proximité d’un village, à un km, mais dans nos lignes quand même.

Depuis deux jours, le beau temps est revenu. La neige a fondu rapidement. Il est difficile d’imaginer la boue des tranchées. Malheur à celui qui fait un faux pas sur le clayonnage du fond. Il s’enlise jusqu’aux genoux Je ne suis pas trop à plaindre. Si la bonne vie de l’arrière-front est finie, je ne suis pas dans la fournaise de Verdun. Les Boches sont bien reçus quand ils osent se frotter à nous!

J’ai ma « cagna » qui communique avec celle du capitaine, une petite table, un lit de paille, une bougie, de l’encre, une peau de mouton, une couverture. Qu’est ce qu’il me faudrait de plus ? Que Papa ne soit pas jaloux si je t’adresse ma lettre à toi, mais j’ai eu tant de plaisir à recevoir une lettre de ta main, avec tes fleurs, que j’ai voulu t’en remercier tout de suite, afin que tu recommences, toi ou lui ».

 

8 avril 1916: « Chers parents, nous espérions pour le début de ce mois une période d’un assez long repos à l’arrière. Et voilà, qu’elle est ajournée au mois prochain. Au début du mois de mai seulement, vous pouvez espérer me voir venir en permission. D’ici là, je continuerai à garder les tranchées avec mon régiment. Ce n’est pas trop dur. Les grands froids sont finis et je supporte très gaillardement la fraîcheur des nuits de quart passées à fouiller la nuit, à prêter l’oreille à tous les bruits qui montent de la tranchée boche. Le jour, je dors pendant que les zouaves travaillent ou bien je flâne dans les bois quand les obus n’y tombent pas trop dru.

Le coin où nous nous trouvons est d’ailleurs très joli par ces premières journées de printemps. Nos tranchées sont sur la colline et les abris où je puis me reposer s’étagent sur les pentes. Dans le ravin, très boisé, c’est un véritable tapis de mousse et de fleurs ; les arbres commencent à pousser leurs feuIlles d’un vert très tendre. A la tombée de la nuit ou à la pointe du jour, si l’artillerie ne donne pas, c’est un des plus gracieux spectacles que l’on peut voir.

En face de nous, chez les Boches, dans la plaine, les pommiers sont en fleurs ; ils parent coquettement les vergers et masquent l’aspect lamentable des villages dont les maisons n’ont plus qu’un pan de mur et un bout de toiture. Un peu plus loin, l’Oise coule paresseusement à travers les peupliers. Il fait si bon vivre à certaines heures, qu’il faut faire un effort pour se persuader qu’on est en guerre, que canons et mitrailleuses vont dans un instant cracher la mort. Hier, une de nos patrouIlles s’est glissée dans un poste boche, a emmené trois grands mangeurs de saucisses qui s’y trouvaient et a laissé une carte de visite donnant notre adresse et exprimant le désir que ces MM. nous rendent notre politesse ».

 

 

29 juin 1916: « Mon cher Pierrot, c’est aujourd’hui la Saint-Pierre; il faut bien que je te souhaite une bonne fête. C’est ce que je fais en t’envoyant mes meilleurs baisers. Ici, dans notre coin où l’on parle maintenant autant l’anglais que le français, il ne fait pas beau temps. C’est peut-être parce que nous campons sous la tente qu’il pleut à torrents. Le canon gronde jour et nuit, et les Boches ne doivent pas être à la noce. Ils y seront bien moins dans quelques heures, quand ils verront bondir à leur rencontre ces grands escogriffes d’Anglais et les petits « zouzards » endiablés.

J’ai reçu des nouvelles d’Emile et d’Edouard. Peut-être aurais-je l’occasion de voir l’artilleur [Emile]. Il est à peine à une dizaine de km de l’endroit où je me trouve, c’est-à-dire tout près de la grande rivière [Somme]. Pendant cette période de bataIlles, il faudra songer à me ravitailler. Un petit colis contenant une boîte de pâté, un peu de chocolat ou de saucisson, et des boites d’allumettes, sera certainement le bienvenu, aux heures où il faudra se serrer la ceinture. N’envoyez pas de sous, j’ai plus de 20 francs encore, et il n’y a pas encore moyen de les dépenser.

Recommande à nos parents de ne pas se faire de mauvais sang à mon sujet. Je ne me fais pas de bile. Je suis vigoureux. J’ai quelques expériences de la guerre, assez de prudence pour ne pas faire d’inutiles folies… Dieu aidant, je m’en tirerai comme les fois précédentes. Nous avons tiré au sort « le résultat des courses»; à ce qu’il paraît, je serai blessé. C’est la grâce que je me souhaite de tout mon coeur. J’en désire autant pour Emile ».

8 juillet 1916: « Tout va bien, malgré qu’on soit crotté jusqu’aux yeux et que le bidon soit vide. Nous ressemblons tous à des brigands calabrais. Que Marcel et Pierrot ne m’en veuillent pas de ce que je laisse leurs lettres sans réponse. Jamais je n’ai eu moins de temps à moi. Le vacarme est infernal, et à chaque instant, il faut courir porter les obus. J’ai de bonnes jambes, le coffre solide, beaucoup de gaieté, et cette vie ne me déplairait pas, si ce n’était le mauvais sang que vous vous faites ». Il ne restait à Henri Blanc que quelques heures à vivre.

Didier Blanc